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  • Claire Brull

Le Ghosting, le Blocking et le Mindfucking

GHOSTING: néologisme formé à partir du mot anglais ghost, signifiant fantôme. Ghoster une personne signifie l’ignorer sur les réseaux sociaux, ne pas répondre à ses messages sans donner d’explication, semant alors le doute chez son interlocuteur quant aux motifs de cette abrogation.

Le ghosteur devient alors un petit fantôme élusif, dont le but plus ou moins avoué est de hanter les pensées du non-destinataire, qui se demande bien ce qu’il a fait pour mériter cela.

J’ai connu mes premiers émois dans les années 90, à l’âge de quatorze ou quinze ans.

J’étais plutôt une amoureuse malheureuse, souvent ignorée ou éconduite. Larguée.

Je me revois à quinze ans, dans la cour du lycée, chialant à la dérobée sur le beau gosse de seconde 6, frappé d’une cécité de circonstance à mon égard malgré la galoche échangée la veille à la sortie des cours.

A seize ans, pomponnée et ponctuelle devant le bar, patientant que n’apparaisse le blond David dans sa R5. L’attente mordante, les vingt minutes, qui en deviennent trente, puis quarante ; l’heure finalement passée devant la porte du Corto, avant que, piteuse, je ne reprenne la route en stop, vers la maison parentale où je laissais alors libre cours à mes larmes de déconvenue.


Combien de soirées ai-je passées à attendre que ne retentisse la sonnerie du téléphone familial; à ne pas sortir, ou alors pas longtemps, de peur de manquer le coup de fil tant appété ; à travailler le ton dégagé avec lequel je répondrais au galant du moment, qui ne retournait évidemment pas mes appels, et me laissait réduite à des conjectures : Oubli ? Accident ? Défaillance des Telecoms ?

Mais les Télécoms n’ont jamais failli. Pas une fois. La technologie, même en 1995, était bien plus fiable que les sentiments des petits cons desquels je m’entichais.

Non vraiment, j’avais un don, à seize ans pour me faire « ghoster» par celui que je croyais être mon petit copain du moment, quand je le voyais au bras d’une autre dans la calamiteuse cour du lycée.

Ma mère me sermonnait. Il est vain de pleurer pour quelqu’un qui te dédaigne.

« S’il ne pleure pas pour toi, ne pleure pas pour lui. Ou alors cinq minutes. » Cela est plus facile à dire qu’à faire, je le concède, mais il y avait une vérité dans cette rude adresse. « Prends l’énergie que tu mets à te lamenter pour passer à autre chose. » Je m’y appliquais.


Enfin, la roue tournait, les rencontres, les nouvelles amitiés, puis ma vie à l’étranger. J’étais la française qu’on trouvait exotique, un brin mystérieuse (le barrage de la langue, probablement…) On recherchait ma compagnie. Mon Nokia 3310 vibrait dans mon sac. Je manquais les appels, j’oubliais de répondre. Je tombais amoureuse, et je passais au suivant. J’esquivais, je louvoyais, et feignais de ne pas voir l’éconduit quand par hasard, au bras d’un autre, je le croisais dans un bar.

A mon tour donc, je ghostais… Si le terme est moderne, le principe ne date pas d’hier et ignorer quelqu’un est un affront vieux comme le monde. Cependant, de nouveau célibataire 20 ans après mes débuts balbutiants sur la scène sentimentale, je constatai quand même que la révolution numérique avait un peu bouleversé « les codes » et qu’il fallait se mettre à jour si on voulait remonter sur le manège.


En 2020, beaucoup de gens pensent que l’avènement des applications de drague sur internet a durci l’ambiance, mais je ne suis pas d’accord. J’ai toujours trouvé que le monde des célibataires était plutôt cruel, et que les lois qui le régissaient étaient sans pitié envers ceux qui ne correspondaient pas aux canons de la beauté. Je ne pense pas que Meetic, Tinder and co aient bouleversé la donne.

En revanche, l‘application qui a recodifié quelque peu les rapports amoureux, c’est bien Whatsapp. En effet, de nos jours, rares sont les gens qui échangent encore des SMS, tout le monde semble avoir migré chez le géant vert. Est-ce le fait de pouvoir coller un visage sur un numéro, ou la satisfaction de voir, grâce à la notification bleue en bas à droite, que son message a bien été reçu et bien lu, que cette appli connait tant de popularité ? Quoi qu’il en soit, Whatsapp règne en maître sur les interactions sociales et a dicté un nouveau protocole amoureux sur lequel on se prend volontiers la tête, tout en feignant une certaine désinvolture.

Ainsi, tout le monde le sait, il est de bon ton de ne pas montrer trop d’empressement. Homme ou femme, il faut vous faire un peu désirer, et vous résisterez donc à l’envie de lire dans la seconde le message que vous aurez reçu. En code Whatsapp, cela se traduit par les deux petites coches qui tardent à se colorer en bleu, signifiant ainsi à votre émissaire qu’il est en attente.

Vous voulez encore cultiver votre mystère, accroître votre aura? Vous pouvez alors désactiver le paramètre de l’accusé de lecture… La double coche, que le message soit lu ou pas, restera grise, plongeant votre interlocuteur dans l’incertitude, si tant est que vous mettiez un peu de temps à répondre.

Mais là où l’application permet de bien semer le trouble, et de jouer avec les nerfs des uns et des autres, c’est grâce au fameux accusé de réception qui se perd parfois en route. C’est avec lui que le jeu peut vraiment commencer. Vous échangez des mots un peu vifs avec votre « crush », vous balancez un message rageur en réponse à un texto qui passe mal , et subitement, la 2ème coche reste coincée quelque part ? Pas plus que moi en 1995, vous n’êtes victime d’une défaillance de votre téléphone. Il faut se rendre à l’évidence, on vous a bloqué.e.

Parfois, c’est une course de vitesse qui s’engage. La conversation s’emballe et c’est à celui qui le premier manifestera son courroux en bloquant l’autre. Vous pensiez rétorquer, on vous cloue le bec. On psychote, on paranoïse, on anticipe. On ne veut pas se retrouver dans le rôle de celui qui aura été bloqué. Alors on saute en premier. Avec Whatsapp et son fichu accusé de réception, les variantes du « mindfucking » sont multiples…



Une dernière possibilité, enfin…

La pire, je pense, sur l’échelle de Whatsapp : l’objet de votre affection vous trouve « relou», vos vaines missives le saoulent et l’application lui donne ainsi l’opportunité de vous éconduire sans mot dire. Vous êtes désormais indésirable et silencieux.


On a beau avoir vingt piges, ou bien trente, ou quarante, on ne marche pas, on court. On se pensait adulte, on se retrouve projeté dans la cour de récré. Certes, les mind games ont toujours existé. Mais l’avènement des apps, en déclinant les codes, a démultiplié les occasions de se prendre la tête.

Vous qui me lisez, je ne sais pas, mais moi cela me donne des envies de reprendre une ligne fixe. Quel jeu à la con que celui auquel on joue. Parfois l’on perd, parfois l’on gagne. Quoi donc au juste? Des points bonus pour notre ego, peut-être.


Enfin… quand la photo de l’autre disparaît pour laisser place à un petit avatar gris sans visage, signe que l’élu.e a effacé votre numéro pour de bon, il vous faut hausser les épaules, passer à autre chose. Car il est vain de pleurer pour quelqu’un qui vous dédaigne.

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