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  • Claire Brull

Ta daronne en discothèque

Dernière mise à jour : sept. 14


« Non mais, franchement, les femmes qui attendent quarante ans pour faire un enfant, elles abusent. Il y a un moment pour s’amuser et un moment pour faire des gosses ! » Sûre de sa science, l’étudiante a parlé sans qu’aucune de ses camarades ne bronche et je me demande un instant comment rétablir la trajectoire de ce cours qui est gentiment en train de partir en vrille. C’est la fin de l’après-midi, la chaleur cogne sur les vitres et le soleil désordonne les esprits. Finalement, j’opte pour la fausse candeur : « Voulez-vous dire que lorsque l’on devient mère, on ne s’amuse plus ? » L’étudiante marque une pause et revient sur ce qu’elle a pourtant affirmé avec aplomb quelques secondes plus tôt. « Si, bien sûr, mais ce n’est pas la même chose, dit-elle sur un ton expert. Et puis, bon, on ne va pas faire les folles toute notre vie ».


Elles ont à peine vingt ans, et je sens déjà flotter dans l'air un parfum de regret, ou de résignation, mais pas une, dans le petit groupe, ne proteste, et toutes semblent unanimes quant à leur désir d’accomplir ce destin manifeste : sans maternité, point de salut. Pour l’instant, elles vivent leur « best life », elles veulent profiter de leurs plus belles années, mais bientôt il leur faudra aborder le deuxième chapitre, moyennement fun si j’ai bien compris, de leur existence. C'est ainsi, les dés, déjà, sont jetés : mes étudiantes ne feront pas les folles toute leur vie et sous leurs dehors fringants, je les trouve bigrement disciplinées, à vouloir envisager la trentaine comme on entrerait dans les ordres.


Sont-elles pour autant raisonnables ? En 2021, je m’étonne que la vie d’épouse et de mère suscite encore un tel engouement, maintenant qu’on a toutes les infos. Vouloir donner de l’amour et en recevoir, laisser une trace de soi sur cette terre, créer sa propre famille sont des aspirations que je comprends en théorie. Mais en pratique, la contrepartie me paraît énorme. Alors je l’avoue, quitte à me faire huer par l’assistance: je ne vois pas l’intérêt pour une femme de persister à faire des gosses aujourd’hui. L’énumération de tout ce qui cloche devrait nous rebuter en masse : les tâches domestiques, l’éducation de la progéniture, et la charge mentale qui pèsent encore sur les épaules des femmes malgré des décennies de luttes féministes. Ou ce fichu plafond de verre contre lequel viennent buter la tête des mères, et la pauvreté qui guette les daronnes qui décideraient de divorcer*.

Sans oublier que nous sommes désormais plus de 7 milliards sur terre, soit plus du double d’êtres humains que lorsque je suis née. Un nouveau-né, dans nos pays développés, est un vrai désastre écologique qu’il faudra langer avec des couches non biodégradables, chausser de baskets dernier cri confectionnées par les enfants moins chanceux nés dans des pays lointains, et divertir à grand renfort de smartphones obsolescents qui échoueront probablement dans une décharge de Dhaka.


Si on prend en compte tout ce que je viens de mentionner, continuer de faire les folles plutôt que d’enfanter n’est pas une perspective si insensée. Alors, entendons-nous bien : je ne prône pas un hédonisme enragé, et je ne dis pas non plus que la vie devrait être une teuf perpétuelle, mais je ne vois pas ce qu’il y a de si problématique à vivre une existence moins contrainte et plus légère plutôt que de contribuer mine de rien au délabrement de la planète ou de faire des choix que l'on risque de payer au prix fort. Pour ma part, cette arithmétique m'a toujours parue d’une extrême simplicité et j’ai tranché depuis fort longtemps : je ne serai pas mère. Ma position a souvent suscité l’incrédulité et la réprobation chez mes interlocuteurs. Ainsi, on m’a maintes fois fustigée, promis regrets et amertume, ou taxée d’égoïsme. Ce dernier argument m’a toujours interloquée, du reste. Il me semble pourtant que si l’on fait des enfants, c'est d'abord pour soi, parce que l’on estime que l’on sera plus heureux avec que sans, et peut-être aussi - mais est-ce avouable ? - par instinct grégaire et peur du vide.



En effet, je suis certaine que la crainte de ne rentrer dans aucune case taraude mes jeunes étudiantes : qu’est-ce que la société a prévu pour elles si elles décident de prendre un chemin autre que celui vers lequel on les pousse ? Leur existence sera-t-elle tout de même valide si elles ne sont ni épouse ni mère ? Que vont-elles devenir, comment emploieront-elles leur temps ? Si de telles interrogations traversent leur esprit, je les comprends : il est vrai que la société invisibilise les femmes d’un certain âge. Que faisons-nous, où sommes-nous, une fois que la jeunesse nous a désertées ? A quoi servons-nous quand nos attraits affadis cessent de faire tourner les têtes, et que nous valons moins aux yeux des hommes ? Comment alors justifier notre existence ? Etre mère, semble-t-il, permet cela. On peut moins douloureusement glisser du statut de femme désirable à celui de femme respectable.



C’est ainsi qu’à trente ans, ma mère qui était pourvue d’une opulente chevelure brune optait pour une coupe courte. Longuement je l’interrogeais sur son geste. « Les cheveux longs sur une femme de mon âge, ça fait mauvais genre », me répondait-elle. Ainsi, je comprenais vaguement qu’une femme qui se respecte devait accepter vaillamment que la jeunesse la quitte, et se mettre elle-même hors-jeu pour se consacrer à ses enfants, sa famille. Il me semble avec le recul, que ma mère a intériorisé le commandement d’une société qui toise les femmes avec un regard d’homme, et qui leur enjoint de s’effacer, de s’invisibiliser un fois qu’on les considère trop vieilles pour être des objets de désir. Prière, donc, de se faire ratiboiser la colline, de raccrocher ses habits de lumière et de rester planquées au salon passé 20 heures. Certes, de nos jours, les choses ont un peu changé et on ne dit plus aux femmes que leur place est à la cuisine. Mais on leur fait toujours comprendre qu’elles ne doivent pas trop s’aventurer dans certains espaces, qu’il faut qu’elles vieillissent avec élégance et sans bruit, en se fondant bien dans le décor. Ta daronne en discothèque ? Risible, ridicule, pathétique.



Bullshit. Personnellement, je ne trouverai jamais pathétique une personne qui déciderait de faire ce qu'il lui plaît en dépit du regard des autres. Il me semble cent fois plus pathétique, justement, de renoncer à quelque chose par crainte du qu'en dira-t-ton. Alors, j'aimerais voir plus de daronnes en boîte : les femmes d’un certain âge ne devraient pas hésiter à se faire remarquer. Vieillir n’est pas une tare, au contraire : vieillir est une chance qui n’est pas donnée à tout le monde. Et la vie est bien trop courte pour décréter que les meilleures années d’une existence se vivent avant 30 ans. Peut-être serait-il salutaire que notre vieillesse gagne en visibilité, que nous faisions tournoyer nos crinières d’argent sur la piste, que nous twerkions de tous nos vieux os, ne serait-ce que pour rassurer les filles en fleur qui pensent qu’à trente piges, elles gagnent juste le droit de vivre une vie rangée à l'ombre de leur famille en se dérobant aux yeux du monde.


* Les séparations : un choc financier, surtout pour les femmes - Insee Analyses Nouvelle-Aquitaine - 64

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